Voyage pour ailleurs
Écoutez donc l’histoire
D’un pauvre gars venu du fin fond de sa préhistoire
Il s’était battu
tout au long de son existence d’à peine quelques décennies
Pour avoir le droit de respirer, le droit d’exister, le droit à la vie
Sa jeunesse était passée à la vitesse d’un éclair
Et il se retrouvait là, comme un jour toi et moi, vieux et nu comme un ver
Il voyait tout autour de lui ses frères s‘en aller dans l’ailleurs,
Le laissant seul avec lui-même, face à ses doutes et ses douleurs
Quand son dernier frère disparut, un silence lourd comme une peau de bête
Pesât sur ses épaules, les ténèbres emplirent sa tête
Venu du profond de
ses humeurs intestines
Un gros soupir spasmat son ventre, jusqu’au creux de sa poitrine
Répandant en lui une innommable tristesse
Qui le laissait pour mort, bien loin de toutes les promesses
Qu’il avait faites au ciel en des jours meilleurs
Des jours sans reproches, des jours sans peurs
Sous sa peau d’homme inachevé
En route vers d’autres cavités
Il scrutait l’insondable profondeur de la nuit
Pour qu’elle ne fasse plus qu’un avec lui …
Frottant comme un silex, le temps et l’espace de ses récurrentes interrogations
Il espérait voir surgir le feu , l’éclat d’une autre dimension
Et quand le souffle s’arrête
Où va le dedans de nos têtes ?
Enroulé dans sa peau de bête, il s’endormit les yeux dans les étoiles
Transpercé par la beauté du ciel qui lissait lentement ses longs poils
Une nuit plus douce et plus câline
Lui offrit enfin ! une vision divine
C’était comme un rêve qui lui prenait la main
Pour d’un coup le transporter vers un monde lointain
Aucun vent ne soufflait
Même plus besoin de respirer
Ni de parler, il fallait juste faire comme l’oiseau
Se laisser porter, se laisser aspirer vers le haut
L’espace se peuplait de toutes ses pensées
Il voyait des lunes, des soleils, des animaux ailés
Des frères disparus lui sourire à pleine dent
Sans qu’il n’en ressente le moindre tourment
Le ciel se changeait alors, comme par magie en une mer
paisible
Sans qu’il n’éprouvât le besoin de s’interroger sur le comment et le
possible
Il n’avait jamais ressenti cette paix l’habiter
C’était cela qu’il avait toujours cherché
Il se sentait léger comme l’air
Fondu comme un grain de sable dans le désert
Immergé dans l’eau ou brûlé par le feu
Il était irradié de bonheur de la tête à la queue
Un enfant dans son bain,
Heureux comme un matin.
Le coq chanta trois fois … Il se réveilla et nia
Il ne fallait rien dire et tout garder pour soi
Trop fou pour des têtes carrés comme celles de nos ancêtres
Qui n’avaient pas encore passé le nez à la fenêtre
Pour prendre des nouvelles du temps
Il les voyait lever un œil craintif, sur un visage grimaçant
Tourné vers l’incertitude, l’obscure platitude
Qui les avait éduqués sombrement à la rude
Tu seras un homme mon fils, un homme lâché seul dans l’errance
Tu apprendras à souffrir … en silence
De la servitude, du non-dit, du manque à vivre naquit, par
Dieu, le rêve
La solitude d’Adam permit la genèse d’Eve
Ainsi depuis le matin du monde, on attend l’avènement de l’amour
Avec l’imagination en ultime recours
Devenir créateur de sa vie à sa mort
Pour franchir les abîmes qui grondent de tous bords
Créer un pont, ouvrir une porte dorée et dérouler un tapis d’étoiles à notre
simple esprit
Qui sait encore sourire, rêver, se régaler d’un peu de
féerie
On ne peut pas faire semblant d’être heureux
Pas plus qu’on ne peut mimer les Dieux
J’ai vu des singes imiter le travail des hommes
En cassant des noix ou en croquant des pommes
Mais je n’en ai jamais vu un seul sentir une fleur
Pour la beauté du geste, pour l’accroche-cœur …
Les jeunes ne le regardaient plus, les femmes ne le tentaient
plus
Il avait l’impression de ne plus être vu
Il avait déjà quitté ce monde
Creusé sa tombe et quitté la ronde
Il n’était plus d’ici, il n’avait plus d’amis
C’est à ce moment-là qu’il comprit …
Notre homme ayant quitté sa vielle peau de bête
Voyageait déjà vers une autre planète
S’il avait pu, il se serait pincé pour y croire
Mais il avait laissé sur terre sa vieille carcasse d’espoirs
Emmenant avec lui ses rêves de lumière
Il était là sans demain, ni hier
Un petit doigt dans le pot de miel
Comme un enfant, aux portes du soleil …
Lamigo